Mauvais «pères » et faux «enfants»

 

L’inscription des Amérindiens dans l’ordre colonial peut être analysée et comprise dans les termes de ce que nous appelons la «métaphore familiale». C’est en tant qu’«enfants» du roi que les Autochtones furent reconnus politiquement comme sujets et alliés. C’est en tant qu’ «enfants» de Dieu le père qu’ils furent intégrés dans la famille chrétienne. Par contre, les domaines économique et juridique modernes n’étant pas structurés par une logique symbolique familiale (dans la mesure où les acteurs y sont supposés être exclusivement adultes), les Amérindiens, jugés immatures par l’idéologie dominante, y trouvèrent difficilement leur place. Or non seulement la «métaphore familiale» du rapport colonial (en dépit de ses modifications constantes au cours des siècles) reflète avec force les enjeux de pouvoir successifs et éclaire de nombreuses zones d’ombre de l’histoire passée, elle continue implicitement d’avoir cours dans les discours de sens commun comme dans ceux plus officiels des divers paliers de gouvernements.

2. Les transformations d'une  métaphore (1603-1850)

Il importe de distinguer trois grandes réinterprétations de la définition de la métaphore.

1603-1660 : le temps des «frères» et des «cousins». «Mais, tu n'as point d'esprit mon cousin»! Ainsi rétorquaient fréquemment des Amérindiens aux propos des Européens venus vivre parmi eux. Les chefs montagnais, algonquins, micmacs et hurons, se jugeant égaux au roi de France, se désignaient comme les «frères» de ce souverain, ce qui faisait donc de leurs enfants des «cousins». Ce sont des rapports analogues qu'établirent Iroquois et Néerlandais (puis, ultérieurement, Anglais). Ces métaphores caractérisent donc une période de relative égalité entre les partenaires.

1660-1815 : le temps du paternalisme à l'amérindienne. L'équilibre relatif entre Amérindiens et Européens fut rompu par les grandes épidémies qui fauchèrent les Premières nations (1630-1660 tout particulièrement. Dans le système de parenté iroquoien qui inspirait les métaphores de parenté en diplomatie, le père était un pourvoyeur et un protecteur, mais c’est l’oncle maternel qui était investi d’autorité contrairement à la tradition patriarcale européenne où le père possédait l’autorité. Il en résulta un malentendu prolongé. Après 1760, les Britanniques introduisent une variante dans la représentation familiale de l’alliance. Contrairement aux Français pour qui toutes les nations amérindiennes étaient considérées des «enfants» relativement égaux, les Britanniques, fidèles à la logique de l’«indirect rule», ont élevé à partir de la Révolution américaine un «enfant» au dessus des autres: ce fut les Iroquois de Kahnawake.) Cette période correspond donc à l’émergence d’un pouvoir colonial tutélaire au-dessus des peuples amérindiens.1815-1850 : le temps du paternalisme à l'européenne. A partir de 1815, l'expression "obedient child" apparaît pour la première fois, symptôme d'un assujettissement croissant des populations indigènes. Désormais, le système de parenté patriarcal européen s'impose dans la définition du rôle et du pouvoir du gouvernement colonial face aux Autochtones. Le déplacement de la métaphore reflète très bien les transformations structurelles globales: avec la fin des guerres anglo-américaines, le déclin de la traite des fourrures, la montée de l’immigration, l’essor du commerce du bois, l’intensification de la colonisation, le roi-« père » n’a désormais plus besoin de ses «enfants». Imbu de préjugés raciaux, le gouvernement juge les Autochtones attardés dans les premiers âges de l’humanité. C’est l’époque où, pour la première fois, une politique à grande échelle (mais sans véritables moyens) est mise de l’avant pour intégrer ceux-ci à la société dominante en les assimilant, et ce avec la conviction de les faire passer de l’infantilisme de leur culture à la maturité de la civilisation occidentale. À partir de la première moitié du XIXe siècle, le processus de mise en tutelle progresse rapidement.

3. Une métaphore à l’œuvre dans différents champs d’activité

Imposée par les pouvoirs européens, la représentation des Amérindiens comme des «enfants» ne s'est pas limitée au champ politique. Se nourrissant d'un contexte démographique particulier qui avait fait de nations puissantes et organisées des sociétés démunies et affaiblies, elle a envahi l'ensemble des discours et, conséquemment, des pratiques.

Religion : Les Autochtones ont reçu les missionnaires comme des chamans, croyant qu'ils allaient accroître leur pouvoir de communication avec les forces surnaturelles. Pour des animistes, le monde est en effet peuplé d’esprits qu’il importe de découvrir pour se les concilier. Ils étaient donc prêts à assimiler les croyances, rites et fêtes chrétiennes, comme ils l’avaient toujours fait, sur le mode du syncrétisme. Quant à eux, les missionnaires voulaient soumettre les Autochtones à Dieu le père etles intégrer dans le giron de leur «mère» l’Église. Les Autochtones étaient intégrés dans la communauté dans la mesure où ils devenaient des enfants de Dieu - ajoutons même qu’ils devenaient du coup enfants du roi (les convertis recevant (idéalement) le même statut que les sujets français). Le royaume des cieux étant promis aux enfants, leur sujétion (à l’institution catholique) devenait la condition de leur émancipation (religieuse). Notons que dans les mythologies autochtones, la figure du père n'est nullement centrale. C'est pourquoi, dans l'appropriation du catholicisme tout particulièrement, les convertis accordèrent une place centrale à la vierge parturiente et à Sainte-Anne, figure de la grand-mère très proche de leur univers mythique.

Économie : En opposition au religieux et au politique dans sa forme monarchique, l’économie ne fonctionne pas à la parenté. Dans l’esprit des Européens, toute personne inapte à la conclusion de contrat, à faire fructifier son avoir et à l’entreprenariat, est comparable à un enfant. Très tôt dans les documents cependant, l’idée d’une immaturité du comportement autochtone est apparue, en particulier pour le remboursement des dettes.

Judiciaire : Les lois françaises, puis anglaises, ne se sont pas imposées aux Amérindiens du moment qu’un représentant du roi eut pris rituellement possession du pays, les communautés autochtones ayant à l'évidence leurs propres traditions juridiques. Ce n’est qu’à partir de 1825 que les tribunaux coloniaux furent systématiquement saisis des crimes entre Amérindiens. Antérieurement, ces crimes trouvaient leur règlement dans les conseils de villages, sans intervention du pouvoir colonial. Il s’agissait donc d’une situation de pluralisme juridique. Les Amérindiens étant considérés davantage comme des «enfants» devant la loi que comme des «adultes» responsables.

Education: L'éducation scolaire n'est pas seulement affaire d'apprentissage technique et formel, elle est un indicateur des logiques d'alliance et de conquête plus générales à l'œuvre dans l'entreprise de "réduction" des Autochtones. Elle renvoie au mode de transmission des connaissances dans des sociétés d'institutionnalisation du savoir et des sociétés de chassseurs-cueilleurs qui, pour connaître à l'évidence l'éducation des enfants, transmettent  les savoirs sur le mode inter-générationnel et oral  traditions.

Cette opposition dans la manière de concevoir l'éducation permet de mettre en lumière: A) Le rapport aux enfants, les sociétés européennes concevant ce rapport sur le mode de la contrainte, du dressage, mais aussi de la responsabilité morale individuelle, et les sociétés autochtones sur le mode du mimétisme et de la responsabilité collective. B)  L'aliénation dont furent victimes les Autochtones pour qui la scolarisation et la formation académique sont perçues sur le mode de la trahison des origines, l'étrangement à soi et la perte identitaire. C) Les types d'intégration proposés par la société dominante D) Une pédagogie d'excellence et de la concurrence inter-individuelle par opposition à une incorporation de l'individu dans le groupe par la restauration incessante d'un ethos communautaire.

La «métaphore familiale» se trouvait renforcée par une idéologie du progrès, selon laquelle le degré de civilisation atteint par les peuples amérindiens aurait correspondu à l' «enfance» de l'humanité, l'Europe ayant, quant à elle, atteint l'âge adulte. Deux images se dégagent des récits des explorateurs et des missionnaires: celle du «bon Sauvage», de la générosité, de l’innocence, de la nudité; celle du «Sauvage primitif», cruel, anthropophage. On notera que dans un cas comme dans l’autre, l’Européen se place du côté du progrès ou de la maturité à titre de civilisé, si bien que jamais le rapport colonial n’est remis en question. Soit l'Autochtone est un barbare qu'il faut dresser, soit il est un vestige d'avant la décadence de l'époque moderne, et doit donc être préservé des corruptions de la civilisation. Mais peu importe, car tous les auteurs acceptent le paradigme de l’empire et proposent de "ségréguer" ou d’assimiler les Amérindiens (Jacob, 1994). Les paradigmes de la politique coloniale à l’égard des Amérindiens sont donc posés dès les XVIIe et XVIIIe siècles. Non seulement, à cette époque, la société amérindienne apparaît-elle moins évoluée, c'est-à-dire appartenant à l'enfance de l'humanité, mais l’Amérindien, comme personne, demeure un «enfant» parce qu’il ne connaît pas la culpabilité (la dette constitue plutôt son obligation morale) et que l'ensemble de ses activités n’est pas salarié. D’un point de vue eurocentriste, l'absence de culpabilité et la pratique d'activités non autonomisées par le salaire caractérisent un âge infantile, par opposition à l'âge adulte de la responsabilité et de l'autonomie personnelles. Là encore, l'Europe impose ses critères de désignation de l'altérité à travers la «métaphore familiale».

4. La stratégie des Amérindiens: Demande de prise en charge (1815-1850):

Devenus des intrus sur leurs propres terres,les Amérindiens se disent, dans les nombreuses pétitions qu’ils envoient, «nus et misérables». Ils invoquent l’obligation de leur  «père» de les tirer de la détresse.  Invoquant le devoir moral des riches de partager leur richesse, ils rappellent la dette des «Blancs» à leur égard: alors qu’ils étaient puissants, les Amérindiens n’ont-ils pas reçu avec générosité les colons démunis, n’ont-ils pas eu pitié d’eux, ne les ont-ils pas autorisés à s’installer sur leurs terres? Maintenant que la situation s’est inversée, c’est au tour du roi d’être le donateur, d’habiller et de nourrir ses «enfants misérables».

5. Méthodologie

Documents: Nos recherches passées nous ont permis de réunir une très vaste documentation qui couvre tout à la fois l’histoire orale, les documents d'archives, la correspondance officielle des gouverneurs et des responsables des affaires indiennes sous le régime anglais et français, les pétitions des Amérindiens, les récits de voyage, les lois et traités, les relations et lettres des missionnaires, les archives militaires et judiciaires, les rapports de commission d'enquête, etc.

Méthode : À partir de la théorie de l'idéologie chez F. Dumont (1974), conçue comme une définition de la situation en vue de l'action, et à partir des travaux sur les représentations collectives de Delumeau (1978), nous tenterons de dégager dans notre corpus la structure des rapports de pouvoir ainsi que l'expression des attentes issues des interprétations et réinterprétations de la «métaphore familiale». En se basant sur une série d’études comparatives, nous tenterons de dégager les catégories du rapport à l'Autre entre les communautés autochtones (cultures iroquoienne et algonquienne) elles-mêmes et entre les sociétés coloniales (néerlandaise, française, anglaise), ainsi qu’entre les premières et les secondes. Nous utiliserons les outils conceptuels des sciences sociales, plus précisément ceux relatifs au paradigme du passage à la modernité (Freitag, 1986; L. Dumont, 1977), de l'identité (Elbaz, 2001) et de la citoyenneté (Taylor, 1992). Car au delà d'une histoire des rapports entre Autochtones et allochtones, nous comptons travailler sur le colonialisme, la mémoire, et les questions touchant au devenir global des Amérindiens à travers les XVII-XIXe siècles. Cette perspective nous permettra, en définitive, de dégager les blocages auxquels conduit la «métaphore familiale», non seulement pour les Amérindiens, mais pour le Canada dans son ensemble.

6. Plan de travail

Après avoir écrit un grand nombre d'articles et de livres portant sur l'un ou l'autre des aspects qui seront abordés dans cette recherche, il importe de parvenir à une synthèse qui systématise les données existantes et apporte un éclairage nouveau sur des enjeux qui demeurent encore aujourd’hui d’une brûlante actualité. Nous avons écrit sur la tradition orale, la religion, la guerre, la culture, la justice, les traités dans les rapports d'alliance et de conquête relatifs aux Euro-canadiens et aux Autochtones. Nous avons également donné des conférences sur les modèles coloniaux, la question de l'héritage de l'histoire et du pardon, les tendances actuelles de l'historiographie, etc. Ces écrits sont éparpillés. De plus, ils abordent des problématiques qui ont beaucoup évolué depuis vingt ans. Il est maintenant nécessaire de faire le point, de combler les manques, et d’articuler le tout dans une perspective comparative et systématique commune.

7. Retombées pour le projet: Héritage colonial et dette

Le pouvoir colonial fut un mauvais  «père». Il en est ainsi  parce qu’un bon père souhaite toujours  voir ses enfants grandir, le dépasser et  devenir des adultes responsables. Or, tel  n’a jamais été le projet du «père»colonial pour ses «enfants» autochtones.

D’autre part, les Amérindiens furent de faux «enfants». Les terribles contraintes de la dépossession les ont forcés à demander leur prise en charge. Leurs propres traditions  les ont  prédisposés  à accepter la tutelle de ce puissant chef ou «big man» qu’était  leur «père» incarné par le roi ou par son représentant, le gouverneur colonial.

Il ne peut   y avoir de sortie du rapport colonial qu’en modifiant les deux termes de la relation dont l’histoire nous a transmis l’héritage. Cela est fondamental pour toute réflexion sur la gouvernance.

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