
L’inscription des Amérindiens dans l’ordre colonial peut être analysée et comprise dans les termes de ce que nous appelons la «métaphore familiale». C’est en tant qu’«enfants» du roi que les Autochtones furent reconnus politiquement comme sujets et alliés. C’est en tant qu’ «enfants» de Dieu le père qu’ils furent intégrés dans la famille chrétienne. Par contre, les domaines économique et juridique modernes n’étant pas structurés par une logique symbolique familiale (dans la mesure où les acteurs y sont supposés être exclusivement adultes), les Amérindiens, jugés immatures par l’idéologie dominante, y trouvèrent difficilement leur place. Or non seulement la «métaphore familiale» du rapport colonial (en dépit de ses modifications constantes au cours des siècles) reflète avec force les enjeux de pouvoir successifs et éclaire de nombreuses zones d’ombre de l’histoire passée, elle continue implicitement d’avoir cours dans les discours de sens commun comme dans ceux plus officiels des divers paliers de gouvernements.
2. Les transformations d'une métaphore (1603-1850)
Il importe de distinguer trois grandes réinterprétations de la définition de la métaphore.
3. Une métaphore à l’œuvre dans différents champs d’activité
Imposée par les pouvoirs européens, la représentation des Amérindiens comme des «enfants» ne s'est pas limitée au champ politique. Se nourrissant d'un contexte démographique particulier qui avait fait de nations puissantes et organisées des sociétés démunies et affaiblies, elle a envahi l'ensemble des discours et, conséquemment, des pratiques.
L'éducation scolaire n'est pas seulement affaire d'apprentissage technique et formel, elle est un indicateur des logiques d'alliance et de conquête plus générales à l'œuvre dans l'entreprise de "réduction" des Autochtones. Elle renvoie au mode de transmission des connaissances dans des sociétés d'institutionnalisation du savoir et des sociétés de chassseurs-cueilleurs qui, pour connaître à l'évidence l'éducation des enfants, transmettent les savoirs sur le mode inter-générationnel et oral traditions.
Cette opposition dans la manière de concevoir l'éducation permet de mettre en lumière: A) Le rapport aux enfants, les sociétés européennes concevant ce rapport sur le mode de la contrainte, du dressage, mais aussi de la responsabilité morale individuelle, et les sociétés autochtones sur le mode du mimétisme et de la responsabilité collective. B) L'aliénation dont furent victimes les Autochtones pour qui la scolarisation et la formation académique sont perçues sur le mode de la trahison des origines, l'étrangement à soi et la perte identitaire. C) Les types d'intégration proposés par la société dominante D) Une pédagogie d'excellence et de la concurrence inter-individuelle par opposition à une incorporation de l'individu dans le groupe par la restauration incessante d'un ethos communautaire.
La «métaphore familiale» se trouvait renforcée par une idéologie du progrès, selon laquelle le degré de civilisation atteint par les peuples amérindiens aurait correspondu à l' «enfance» de l'humanité, l'Europe ayant, quant à elle, atteint l'âge adulte. Deux images se dégagent des récits des explorateurs et des missionnaires: celle du «bon Sauvage», de la générosité, de l’innocence, de la nudité; celle du «Sauvage primitif», cruel, anthropophage. On notera que dans un cas comme dans l’autre, l’Européen se place du côté du progrès ou de la maturité à titre de civilisé, si bien que jamais le rapport colonial n’est remis en question. Soit l'Autochtone est un barbare qu'il faut dresser, soit il est un vestige d'avant la décadence de l'époque moderne, et doit donc être préservé des corruptions de la civilisation. Mais peu importe, car tous les auteurs acceptent le paradigme de l’empire et proposent de "ségréguer" ou d’assimiler les Amérindiens (Jacob, 1994). Les paradigmes de la politique coloniale à l’égard des Amérindiens sont donc posés dès les XVIIe et XVIIIe siècles. Non seulement, à cette époque, la société amérindienne apparaît-elle moins évoluée, c'est-à-dire appartenant à l'enfance de l'humanité, mais l’Amérindien, comme personne, demeure un «enfant» parce qu’il ne connaît pas la culpabilité (la dette constitue plutôt son obligation morale) et que l'ensemble de ses activités n’est pas salarié. D’un point de vue eurocentriste, l'absence de culpabilité et la pratique d'activités non autonomisées par le salaire caractérisent un âge infantile, par opposition à l'âge adulte de la responsabilité et de l'autonomie personnelles. Là encore, l'Europe impose ses critères de désignation de l'altérité à travers la «métaphore familiale».
4. La stratégie des Amérindiens: Demande de prise en charge (1815-1850):
Devenus des intrus sur leurs propres terres,les Amérindiens se disent, dans les nombreuses pétitions qu’ils envoient, «nus et misérables». Ils invoquent l’obligation de leur «père» de les tirer de la détresse. Invoquant le devoir moral des riches de partager leur richesse, ils rappellent la dette des «Blancs» à leur égard: alors qu’ils étaient puissants, les Amérindiens n’ont-ils pas reçu avec générosité les colons démunis, n’ont-ils pas eu pitié d’eux, ne les ont-ils pas autorisés à s’installer sur leurs terres? Maintenant que la situation s’est inversée, c’est au tour du roi d’être le donateur, d’habiller et de nourrir ses «enfants misérables».
5. Méthodologie
Documents: Nos recherches passées nous ont permis de réunir une très vaste documentation qui couvre tout à la fois l’histoire orale, les documents d'archives, la correspondance officielle des gouverneurs et des responsables des affaires indiennes sous le régime anglais et français, les pétitions des Amérindiens, les récits de voyage, les lois et traités, les relations et lettres des missionnaires, les archives militaires et judiciaires, les rapports de commission d'enquête, etc.
Méthode : À partir de la théorie de l'idéologie chez F. Dumont (1974), conçue comme une définition de la situation en vue de l'action, et à partir des travaux sur les représentations collectives de Delumeau (1978), nous tenterons de dégager dans notre corpus la structure des rapports de pouvoir ainsi que l'expression des attentes issues des interprétations et réinterprétations de la «métaphore familiale». En se basant sur une série d’études comparatives, nous tenterons de dégager les catégories du rapport à l'Autre entre les communautés autochtones (cultures iroquoienne et algonquienne) elles-mêmes et entre les sociétés coloniales (néerlandaise, française, anglaise), ainsi qu’entre les premières et les secondes. Nous utiliserons les outils conceptuels des sciences sociales, plus précisément ceux relatifs au paradigme du passage à la modernité (Freitag, 1986; L. Dumont, 1977), de l'identité (Elbaz, 2001) et de la citoyenneté (Taylor, 1992). Car au delà d'une histoire des rapports entre Autochtones et allochtones, nous comptons travailler sur le colonialisme, la mémoire, et les questions touchant au devenir global des Amérindiens à travers les XVII-XIXe siècles. Cette perspective nous permettra, en définitive, de dégager les blocages auxquels conduit la «métaphore familiale», non seulement pour les Amérindiens, mais pour le Canada dans son ensemble.
6. Plan de travail
Après avoir écrit un grand nombre d'articles et de livres portant sur l'un ou l'autre des aspects qui seront abordés dans cette recherche, il importe de parvenir à une synthèse qui systématise les données existantes et apporte un éclairage nouveau sur des enjeux qui demeurent encore aujourd’hui d’une brûlante actualité. Nous avons écrit sur la tradition orale, la religion, la guerre, la culture, la justice, les traités dans les rapports d'alliance et de conquête relatifs aux Euro-canadiens et aux Autochtones. Nous avons également donné des conférences sur les modèles coloniaux, la question de l'héritage de l'histoire et du pardon, les tendances actuelles de l'historiographie, etc. Ces écrits sont éparpillés. De plus, ils abordent des problématiques qui ont beaucoup évolué depuis vingt ans. Il est maintenant nécessaire de faire le point, de combler les manques, et d’articuler le tout dans une perspective comparative et systématique commune.
7. Retombées pour le projet: Héritage colonial et dette
Le pouvoir colonial fut un mauvais «père». Il en est ainsi parce qu’un bon père souhaite toujours voir ses enfants grandir, le dépasser et devenir des adultes responsables. Or, tel n’a jamais été le projet du «père»colonial pour ses «enfants» autochtones.
D’autre part, les Amérindiens furent de faux «enfants». Les terribles contraintes de la dépossession les ont forcés à demander leur prise en charge. Leurs propres traditions les ont prédisposés à accepter la tutelle de ce puissant chef ou «big man» qu’était leur «père» incarné par le roi ou par son représentant, le gouverneur colonial.
Il ne peut y avoir de sortie du rapport colonial qu’en modifiant les deux termes de la relation dont l’histoire nous a transmis l’héritage. Cela est fondamental pour toute réflexion sur la gouvernance.